Jeudi 28 septembre 2006
une nouvelles fois vous faire partager un peu de mes trouvailles .......
"La nuit, les gens, avec leur solitude, leurs rêves d'amour ou de manque d'amour, s'en vont toujours chercher le bord de l'eau. La fluidité mouvante de l'eau apaise l'esprit de l'homme affolé de souffrance. Le courant, doucement, emporte et dilue les pensées ; le corps, soulagé, trouve la paix. L'eau est la grande amie de l'esprit, la grande consolatrice, grande pacificatrice. Elle passe, éternité mouvante. Jetez-lui un bâton, le grand giron l'accueille et l'entraîne. Un corps — il descendra jusqu'à la mer. Vos peines, vos douleurs, vos tourments — tout s'en va avec elle ; c'est la grande redresseuse. Sans effort : il lui suffit de couler, couler toujours. Le fleuve ne dit jamais non à l'homme. Tout lui est bon, impartialement, sereinement. Il va son chemin, passe, rien ne l'arrête. Oui, dit-il, et oui encore, oui…même quand il se perd dans le cercle liquide infini et mouvant. Les créatures qui hantent les eaux ne connaissent pas la solitude. Non plus que celles qui habitent l'éther. La solitude est le lot de ce qui vit sur terre ; et des êtres terrestres, l'homme est le plus solitaire. D'autant plus solitaire, tristement, s'il est entouré de sa race. L'homme n'est pas un animal terrestre comme les autres ; il se tient à part, dans toute la création. Il a été fait pour vivre dans un monde invisible né de sa propre souffrance. Il peut tourner ses yeux comme des phares : ce monde, il ne le trouvera pas ailleurs. L'univers qu'il doit créer de par son destin même, est en lui ; et lorsqu'il le découvre, il est roi. Mais cet univers, comme n'importe quel autre, est en flux perpétuel, en constant changement. Il peut s'enfler comme l'Amazone, ou s'effiler comme un couteau et devenir Colorado. Ou même remonter à sa source, comme le fleuve de saint Jean. Mais il lui faut couler, garder sa fluidité mouvante, sous peine de mort. Et accepter tout ce qui s'offre et l'emporter sur son giron. Telle est la loi de la vie ; tel est le grand secret — si simple, qu'il faut être insensé jusqu'au point du suicide pour ne pas le reconnaître comme une chose familière."
Henry Miller


Traces